La théorie du complot


La théorie du complot est-elle une stratégie de communication viable ?

Y aurait-il actuellement une épidémie de complotite aiguë au sein des acteurs de la vie politique française ? Ces derniers temps, l’argument de la « théorie du complot » n’a jamais autant compté de farouches adeptes pour alimenter leur discours et se dédouaner de faits qui leur sont reprochés. Est-ce pour autant une stratégie de communication pertinente et quels sont les ressorts de cette ficelle rhétorique vieille comme le monde ?

Acculés par la pression médiatique et obnubilés par leur survie politique, ils ont tous succombé à la tentation de dégoupiller la grenade communicante ultime pour justifier leurs avatars : la théorie du complot. De Nicolas Sarkozy à Dominique Strauss-Kahn en passant par Bernard Tapie et Jérôme Cahuzac, la liturgie complotiste a été aussitôt hissée comme ligne de défense pour expliquer leur propre réalité et dénoncer les vilaines accusations que d’aucuns s’ingénient à leur coller et à vouloir faire croire à l’opinion publique. Séduisante sur la forme avec son petit parfum de roman d’espionnage façon John Le Carré, cette tactique ne cesse d’être invoquée par les supposées cibles. Y a-t-il autant de bénéfices à la clé ? Pas si sûr.

Petites illustrations par l’exemple

Bernard Tapie : "Puisque je vous dis que c'est un complot !"

Bernard Tapie : « Puisque je vous dis que c’est un complot ! »

Au hit-parade des vocables médiatiques, le mot « complot » figure certainement en très bonne position tant il est dégainé avec une vigueur croissante et constante dans la classe politique française. Orfèvre en la matière, c’est d’abord Bernard Tapie qui asséné le mot sans barguigner à David Pujadas pour expliquer les déboires judiciaires qu’il traverse actuellement. Sur le plateau du JT de France 2, le vocable a retenti comme une évidence pour éclaircir ce qui est assimilé à un acharnement programmé aux yeux de l’homme d’affaires. Et d’ajouter pour donner de la consistance à son propos que c’est Nicolas Sarkozy qu’on cherche à abattre à travers lui (1) : « On a essayé de l’accrocher. C’est lui qu’on visait dans les faits ».

Cette théorie du complot, l’ancien président de la République s’en est fait une plateforme argumentaire récurrente. A chaque mise en cause à son égard, l’argutie complotiste est irrémédiablement érigée en ligne de défense prioritaire. Lorsque que Nicolas Sarkozy fut mis en examen par le juge Gentil dans l’affaire Bettencourt, les twittos snipers estampillés UMP ont fait feu de tout bois pour dénoncer une manipulation orchestrée par le gouvernement Hollande. Ainsi, le député UMP Thierry Mariani décochait (2) : « L’impartialité n’est pas la première des qualités de certains magistrats, je me demande si certains juges rendent la justice au nom du peuple français ou de leurs propres convictions ». Au final, c’est pourtant un non-lieu qui est requis à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Bizarre pour une justice soi-disant à la botte des pouvoirs politiques ?

Cela n’a pas empêché Nicolas Sarkozy et ses thuriféraires d’agiter à nouveau le chiffon complotiste lorsque le Conseil constitutionnel a décidé d’invalider les comptes de campagne du candidat de l’UMP et de priver ainsi le parti d’un remboursement de frais de 11 millions d’euros. Un coup dur pour une formation politique dont les comptes bancaires sont déjà dans le rouge carmin depuis plusieurs mois. Qu’à cela ne tienne, cette décision relève d’un pilonnage téléguidé par l’Elysée pour « tuer » un possible et sérieux candidat à la présidentielle de 2017. Et Thierry Mariani de ressortir de sa boîte en diffusant des tweets (3) où la théorie du complot affleure à nouveau.

Quels bénéfices derrière cette théorie ?

4 piliers du complot : « Rien n’arrive par accident. Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions et de volontés cachées. Rien n’est tel qu’il paraît être. Tout est lié mais de façon occulte »

4 piliers du complot : « Rien n’arrive par accident. Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions et de volontés cachées. Rien n’est tel qu’il paraît être. Tout est lié mais de façon occulte »

Le décodage conspirationniste d’événements qui interviennent, ne date pas d’aujourd’hui. Déjà lors de la Révolution française de 1789, il s’était trouvé un homme d’Eglise, l’abbé Augustin Barruel, pour prétendre que le mouvement n’était pas issu d’une révolte populaire spontanée mais d’un dessein résolument antichrétien (4).Sociologue et historien des idées, Pierre-André Taguieff a beaucoup étudié la notion de théorie du complot. Selon lui, celle-ci est régie par quatre principes fondamentaux (5) : « Rien n’arrive par accident. Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions et de volontés cachées. Rien n’est tel qu’il paraît être. Tout est lié mais de façon occulte ».

En d’autres termes, la théorie du complot fait appel à un jeu mécanique subtil où la perception suggérée cherche progressivement à s’instaurer comme vérité établie au détriment de la vraie réalité. Très fréquemment, ceux qui recourent à cette théorie pour expliquer leurs malheurs, ajoutent également la dimension victimaire. Avantage : le curseur émotionnel grimpe d’un cran et permet à la victime supposée d’apparaître comme le bouc émissaire d’un ignoble projet occulte conduit par des adversaires sans foi, ni loi. Autre atout : la fibre sensible permet opportunément de mettre sous le boisseau ses propres incohérences, échecs ou mensonges en déplaçant la responsabilité de l’affaire sur les épaules d’individus nommément désignés ou habilement supputés.

Une des « vertus » de la théorie du complot est aussi de jouer une fonction unificatrice. En prétendant fournir le dessous des cartes et en servant au final une version binaire avec des méchants coupables d’un côté et une innocente victime de l’autre, on alimente ainsi un mythe magnétique qui a l’art indéniable de souder les équipes, les militants et les sympathisants. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer actuellement autour de Nicolas Sarkozy, le concert de voix outragées qui répercutent à l’envi le dessein conspirationniste du gouvernement Hollande à l’égard de leur champion. Hormis les positions plus mesurées et légitimistes d’Alain Juppé et François Fillon, la grande majorité de l’UMP marche en rang serré avec une grille de lecture implacable : l’éviction calculée de Nicolas Sarkozy de la vie politique est le fait de François Hollande. Tellement plus simple en effet de se référer à pareille interprétation que de s’interroger sur les vrais ressorts et responsabilités ayant conduit à la faillite financière du parti et de la campagne de 2012.

Un véritable couteau suisse de la com’

Le magazine suisse L'Hebdo convaincu d'un complot contre Cahuzac

Le magazine suisse L’Hebdo convaincu d’un complot contre Cahuzac

La théorie du complot est loin d’être l’apanage de la droite. Le camp d’en face n’a rien à envier dans le registre du comportement moutonnier scotché à des versions uchroniques où seules des cabales peuvent expliquer les événements qui surviennent. Il y a quelques mois, c’est exactement une approche identique que Jérôme Cahuzac a martelée sans relâche face aux accusations de fraude fiscale que le site Mediapart avait relayées (6) : « Ces affirmations sont délirantes et insensées. Elle sont des faux grossiers, construits et colportés dans l’intention de me nuire ». Depuis, la vérité a éclaté mais la théorie du complot continue pourtant de proliférer sur un autre terrain. En avril dernier, un quotidien suisse L’Hebdo a publié une enquête racontant que la chute de Jérôme Cahuzac est en réalité le fait des services secrets français (7). Ces derniers auraient remis en haut lieu le sulfureux dossier Cahuzac pour le contrer dans son projet de raboter très substantiellement les budgets militaires de la nation pour l’exercice 2013 !

A cet égard et lorsque tous les arguments logiques et tangibles ont été épuisés ou sont absents, la théorie du complot apparaît comme le véritable couteau suisse d’une certaine communication. Au diable, les implacables démonstrations nourries de faits irréfutables ! On préfère réactiver les fantasmatiques scénarios où des barbouzes s’agitent en coulisses pour tirer des ficelles à l’insu de l’opinion publique et dans le but délibéré d’abattre telle ou telle personnalité. Un exemple très récent vient ainsi de surgir dans l’actualité. Michèle Saban et François Loncle, deux élus PS proches de Dominique Strauss-Kahn ont déclenché une offensive virulente contre le groupe hôtelier Accor à propos de l’affaire DSK et du Sofitel de New York. Sur France Info, François Loncle n’y va pas par quatre chemins (8) : « Tout n’est pas clair dans le comportement des dirigeants du Sofitel et du groupe Accor et il peut y avoir des connexions entre le groupe Accor avant ou après l’affaire et peut-être certaines officines françaises ».

Et au cas où personne n’aurait bien compris le sens de la thèse défendue, Michèle Saban en a alors remis une couche (9) : « Aujourd’hui, M. Strauss-Kahn n’a plus rien. Il n’est plus directeur général du FMI puisqu’on l’a contraint à démissionner, il n’est plus rien. Donc le FMI a réglé le problème de sa directrice générale mais la coïncidence laisse à penser que cela arrive à un moment qui arrange un peu tout le monde. Ça surprend quand même ». Autrement dit, il s’agit d’un « meurtre » politique totalement orchestré contre DSK. A la lecture des allégations des deux élus, on trouve exactement les 4 ingrédients de la théorie du complot définis par Pierre-André Taguieff. Comme le dit fort justement l’historienne Ariane Chebel d’Appolonia (10) : « La théorie du complot, en simplifiant l’espace politique, permet l’économie d’un examen attentif des réalités ».

Une simple lubie de politiciens malmenés ?

Si les politiques usent et abusent de la théorie du complot pour tenter de s’extirper des ornières médiatico-judiciaires dans lesquelles ils sont embourbés, c’est parce que celle-ci fait malheureusement recette. Dans un contexte sociétal sans cesse plus délétère au fil des mois où experts et élites sont déboulonnés à tire-larigot, l’opinion publique n’est pas en reste pour souscrire goulûment à ces relectures confortables des faits. En mai 2013, une étude Opinion Way – Le Monde a ainsi révélé que pour la moitié des Français (11), « ce n’est pas le gouvernement qui gouverne » car « on ne sait pas qui tire les ficelles »

Complot - Sondage communication

Et si on cessait de tout relire à travers des supposés complots ?

Et si on cessait de tout relire à travers des supposés complots ?

Bien que les extrêmes aient une propension encore plus accentuée à souscrire aux thèses complotistes, l’ensemble du corps électoral n’est également pas insensible. Loin s’en faut. Ainsi, 75% des personnes interviewées jugent que c’est la finance mondiale qui façonne le monde selon ses intérêts. Les médias (45%) et les pays étrangers à vocation expansionniste (44%) sont également dans le viseur de ces croyances sans oublier des groupes comme les francs-maçons (27%) et ceux d’obédience religieuse (20%).A la lumière de cette perception des ressorts de la société, on saisit dès lors nettement mieux pourquoi certaines figures politiques invoquent le conspirationnisme comme stratégie de communication. D’ici quelques mois, le think tank britannique Counterpoint devrait à cet égard publier une nouvelle étude portant sur plusieurs pays où la théorie du complot est aussi nettement en vogue. Avec pour objectif d’essayer d’identifier les liens et les interactions entre les acteurs porteurs de ces thèses.

En attendant, la théorie du complot pose un authentique problème en matière de communication. A force de tirer sur les ressorts anxiogènes d’un monde parallèle où des forces obscures seraient à l’œuvre, on alimente encore un peu plus le clivage entre les communautés, les courants de pensée. On exacerbe la défiance à l’égard de ceux qui s’efforcent pourtant de s’attacher aux faits et aux preuves tangibles. A contrario, ceux qui se complaisent dans ces jeux de miroirs déformants accréditent dangereusement l’idée que tout n’est que manipulation, complot et trucage en tout genre. L’Histoire a certes montré que de vraies conspirations ont lieu au fil du temps et que d’autres se produiront probablement encore. Souvenons-nous du mensonge d’Etat mis en place par l’administration Bush pour justifier une intervention militaire en Irak dans les années 2000.

Pour autant, les acteurs politiques seraient fort inspirés d’arrêter de jouer les victimes éplorées de complots maléfiques. La vie politique est loin d’être un conte de fées aux règles respectueuses mais la ficelle complotiste systématique est à terme une balle qu’on se tire dans le pied. A force de rejeter la faute et les mauvaises intentions sur l’autre, on ne se rend pas forcément service à soi-même mais plutôt aux extrêmes de tout poil pour lesquels la théorie du complot est un florissant fonds de commerce.

Sources

(1)    – « Tapie et la théorie du complot » – AFP et Libération – 1er juillet 2013
(2)    – Jonathan Bouchet-Petersen – « Sarkozy : sur Twitter, l’UMP et la théorie du complot » – Libération – 22 mars 2013
(3)    – Ivan Valerio – « Comptes de Sarkozy : Thierry Mariani avance une théorie du complot » – Europe 1 – 4 juillet 2013
(4)    – Augustin Barruel – Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme – 1798
(5)    – Pierre-André Taguieff – L’imaginaire du complot mondial – aspects d’un mythe moderne – Editions Mille et une nuits – 2006
(6)    – Marie Simon – « Ce qu’il faut savoir sur l’affaire Cahuzac-Mediapart » – L’Express – 9 janvier 2013
(7)    – L.B. – « Les dessous de l’affaire Cahuzac : la théorie du complot de l’armée » – BFMTV – 12 avril 2013
(8)    – Baptiste Legrand – « DSK : des Strauss-kahniens relancent la thèse du complot » – Le Nouvel Observateur – 3 juillet 2013
(9)    – Ibid.
(10)    – Ariane Chebel d’Appolonia – L’extrême-droite en France – Editions Complexe – 1996
(11)     – Jonathan Parienté – « La moitié des Français croient aux théories du complot » – Le Monde – 6 juillet 2013

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